Les moulages d'Athènes : 1920- 1930
L'épisode des moulages d'oeuvres grecques, dans le cadre de la création d'un musée d'archéologie classique par le professeur Fernand Mayence, constitue une page particulière de l'histoire du musée des moulages del'Université catholique de Louvain. Quelques documents d'archives (conservées à la KUL) récemment mis au jour (1) dans le dossier du Comité grec de "l'Oeuvre Internationale de Louvain" (pour la reconstruction de la bibliothèque universitaire incendiée) permettent d'en suivre plus fidèlement les péripéties .
30 mars 1920 : publication de la loi grecque n°2093 au Journal officiel.
Elle précise entre autre que "en vue de faire dans l'atelier spécial annexé au Musée national d'archéologie [d'Athènes], des moulages d'oeuvres de sculptures anciennes destinés à la Bibliothèque de Louvain, et afin de lui fournir des copies galvanoplastiques et d'autres ouvrages d'art, il est accordé pour une seule fois, à la section grecque du Comité international pour la reconstitution de la Bibliothèque, une somme de trente mille drachmes qui sera inscrite au budget spécial du Ministère de l'Instruction publique pour l'exercice 1919-1920".
13 mai 1920 : Lettre de Fernand Mayence à Monseigneur P. Ladeuze, recteur de l'UCL.
"Monseigneur,
Dans la lettre que je vous ai communiquée il y a quelque temps, M. Svoronos me faisait savoir qu'il comptait proposer au gouvernement de son pays d'offrir à l'Université de Louvain une série de moulages d'oeuvres de sculpture grecque. Je suis heureux d'apprendre que sa proposition a été favorablement accueillie.
Vous me demandez ce que je pense de l'importance de ce don. Je suis assez embarassé pour vous répondre, car je ne trouve, dans la communication du Ministre des Affaires Etrangères qu'un seul élément d'appréciation : 30.000 drachmes. Il est certain qu'avant la guerre, on pouvait, pour cette somme, avoir une superbe collection de moulages. Dans quelle mesure les prix ont-ils augmenté ? Les frais d'emballage et d'envoi seront-ils supportés par le crédit ou bien les moulages arriveront-ils ... par la valise diplomatique ? Quelle sont les oeuvres dont nous aurons des reproductions ? Que faut-il entendre par "copies galvanoplastiques et autres ouvrages d'art" ? Voilà autant de questions auxquelles il faudrait pouvoir répondre pour apprécier à sa juste valeur l'importance du don.
Quoiqu'il en soit, j'estime, étant donné ce que nous possédons [c.à.d. les moulages venus d'Allemagne dans le cadre de la restitution suite aux dommages de guerre] que le geste généreux du gouvernement grec fera passer notre musée d'archéologie classique - au point de vue "moulages" bien entendu, - de l'état de pauvreté à l'état de richesse.
Il n'est peut-être pas très délicat de donner des conseils à un donateur au sujet du cadeau qu'il se propose de nous faire; vous pourriez peut-être cependant, dans votre réponse, faire remarquer que ces moulages ne joueront pas seulement un rôle décoratif, mais seront utilisés avant tout pour l'enseignement de l'histoire de l'art grec. De mon côté, je vais écrire à M. Svoronos pour attirer son attention sur ce point, afin que le choix des moulages soit fait, autant que possible, dans un but didactique. Je luis communiquerai en même temps la liste des quelques pièces que nous possédons, afin d'éviter les doubles emplois.
En terminant, j'émets le double espoir que cette belle collection sera exposée dans un cadre digne d'elle et que l'administration de l'Université, dans sa manifestation de reconnaissance, n'oublie pas l'auteur de la proposition, M. Svoronos.
Veuillez agréer, Monseigneur , l'assurance de mon respectueux dévouement." [signé F.Mayence]
A la suite de cela, Monseigneur P. Ladeuze adresse le 6 juin 1920 une lettre à M. Vermeylen, président de la Commission mixte mise en place au sein de l'Office de la restauration de la bibliothèque, évoquant la loi grecque n° 2093, proposant les termes d'une réponse pour marquer la reconnaissance de l'Université pour ce geste de grande générosité et soulignant la grandeur de la culture grecque à laquelle l'UCL est et restera toujours attachée.
A Athènes également les choses se mettent en place au sein d'une "Commission chargée de réunir les moulages de statues à offrir à l'Université de Louvain". Le choix des moulages à réaliser a été opéré, selon un document grec, "au départ de la liste du Rapport de l'exposition de Rome de 1911. Grâce à l'obligeance et à la collaboration de monsieur John Boudas (dont l'atelier faisait partie du Musée national archéologique) 167 moulages ont été réalisés très rapidement. Il s'agissait de sculptures des musées d'Athènes et d'Epidaure. Un complément de 61 moulages réalisés par A. Gillieron sur des objets provenant de musées crétois porta le nombre total des moulages à 228". [...] Sur les 30.000 drachmes accordées, 25.441,95 ont été dépensées pour leur réalisation et leur emballage".
23 novembre 1920 : lettre de Monsieur L. Rosseels (Consul général de Belgique/ légation à Athènes) au Ministre des affaires étrangères à Bruxelles.
"Monsieur Phocion Negris, ancien Ministre et Député qui préside la commission chargée de réunir les moulages de statues à offrir à l'Université de Louvain est venu me prier d'aller voir ce qui est presque prêt. Il y a une collection vraiment magnifique et vers le commencement de 1921, les 130 caisses environ, qui composeront l'envoi seront prêtes. Il y aura une grossse difficulté, c'est l'expédition et je ne vois d'autre moyen que de faire toucher l'un des steamer du Lloyd Belge à un voyage de retour (vers la Belgique). Veuillez me dire si je puis me baser sur cette possibilité pour pousser les pourparlers et vous mettre à même de prendre une décision définitive."
Les préparatifs de l'expédition des 130 caisses contenant les précieux moulages se mettent en place grâce à l'action du Ministre des Affaires Etrangères, du Consul Général de Belgique en Grèce, de la Légation à Athènes et du recteur P. Ladeuze auprès de la compagnie de transport maritime belge de l'époque à savoir le "Lloyd Royal Belge".(2) Reste à connaître le cubage et le poids de cette cargaison. Ceux-ci apparaissent, mais pour 108 caisses, dans un courrier adressé par le Ministre des Affaires Etrangères en date du 11 février 1921 au recteur P. Ladeuze:"... j'ai l'honneur de vous faire savoir, d'après une communication télégraphique de notre Chargé d'affaires à Athènes, que les moulages destinés à l'Université de Louvain comportent 108 caisses formant un volume de 9.373 m3 et pesant 14 tonnes".(3)
14 mars 1921 : un courrier du "Lloyd Royal Belge" remet cependant tout en cause !
"Monseigneur,
Nous avons l'honneur de vous faire savoir qu'il résulte d'une lettre que nous venons de recevoir de notre agent du Pirée, que les 130 caisses de moulages artistiques à embarquer à Athènes et destinées au Musée achéologique de votre Université, sont actuellement prêtes à être expédiées.
Nous avons en ce moment dans le Levant notre s/s "SPARTIER"(4) lequel, après avoir touché à Beyrouth et à Smyrne, fera escale au Pirée. Toutefois du Pirée, ce vapeur doit continuer son voyage pour Constantinople et Constanza sa destination finale. Nous ne savons pas encore à quels ports ce vapeur fera escale à son retour, mais il ne touchera plus dans tous les cas au Pirée.
Dans ces conditions, nous regrettons infiniment de devoir vous dire, qu'il ne sera pas possible d'embarquer les 130 caisses en question par par notre s/s"SPARTIER", car si nous devions embarquer ces caisses par ce bateau, nous serions obligés de les déplacer plusieurs fois en cours de route, pour pemettre d'abord de débarquer les autres marchandises qui ont été prises à bord de ce vapeur ici et à Alexandrie, en destination de Constantinople et de Constanza, ensuite pour rendre possible l'embarquement de nouvelles cargaisons dans les différents ports d'escale en destination d'Anvers.
Comme la manipulation de ces caisses en cours de route augmenterait considérablement le risque de casse, nous nous permettons de vous recommander, dans l'intérêt même de la marchandise, d'embarquer celle-ci par un bateau d'une autre Ligne se rendant directement du Pirée à Anvers. Nous sommes vraiment désolés de ne pas avoir pu vous obliger dans l'occurrence, mais, dans l'intérêt de la bonne arrivée de la collection artistique qui vous est offerte par le gouvernement grec, nous préférons que l'embarquement se fasse par un autre vapeur, attendu que ceux de notre service ne s'y prêtront pas, par suite de l'itinéraire que les circonstances les forcent de suivre actuellement".
Sur ce document P. Ladeuze note que le 22 mars il a écrit à M. Louis Schaetzen, secrétaire de "L'oeuvre internationale de Louvain" le priant d'aller se renseigner à Anvers pour recourir aux services d'une autre ligne. Dès son retour celui-ci confirme par lettre du 30 mars 1921 " qu'on m'a donné l'explication de la contradiction apparente entre la lettre que vous avez reçue récemment et les promesses d'antan. Celles-ci remontent à quelques mois, à l'époque où le fret était abondant et où les navires quittaient le Pirée à destination d'Anvers avec un chargement à peu près complet. En ce moment, la crise économique mondiale a provoqué une telle raréfaction du fret que les navires doivent aller compléter leur chargement dans les ports du Danube. [...] Le directeur du Lloyd n'entrevoit pas à bref délai de navire faisant route directement du Pirée vers Anvers. Il écrira à son représentant au Pirée de ne pas perdre l'affaire de vue et d'effectuer l'expédition dès qu'une occasion favorable se présentera."
A la fin de cette missive apparaît une mention plus intéressante en ce qui concerne la composition de l'envoi puisqu'il est noté que : "D'après la dernière lettre l'envoi comprendra 108 caisses contenant 228 moulages , plus une caisse de livres. Il [le directeur du Lloyd] m'a envoyé un catalogue illustré des moulages." [Celui-ci n'a malheureusement pas été conservé]. Ainsi le dénouement est proche ...
Lettre du 30 avril 1921 adressée au recteur P. Ladeuze par le directeur général du Ministère des Affaires Etrangères.
"Monseigneur,
Comme suite à ma dépêche du 11 février dernier, j'ai l'honneur de vous faire savoir à toutes fins utiles, que le steamer "LIVONIER" (5) du Lloyd Royal Belge qui a quitté le Pirée le 26 de ce mois, a embarqué les 108 caisses de moulages destinés à l'Université de Louvain. Je ne manquerai pas de vous faire connaître la date d'arrivée de ce navire à Anvers."
Cette arrivée est confirmée à la date du 14 juillet 1921 par missive du même Directeur général adressée au recteur P. Ladeuze le 16 juillet.
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Arrivées à Anvers, les caisses devront encore rejoindre la cité universitaire sans que l'on n'en sache acteullement plus, ni sur la date, ni sur le mode de transport (chemin de fer, très probablement) pour leur destination finale. Déposées en un lieu provisoire, elles attendront encore un certain temps avant d'être ouvertes pour une installation définitive des moulages dans les espaces restaurés des Halles universitaires, ancien siège de la bibliothèque détruite.
C'est en 1925 que l'on peut à nouveau suivre leur trace, et à ce moment également, celui de l'ensemble des moulages destinés à former le "Musée d'archéologie classique".
5 août 1925 : lettre de Madame Mayence à son mari, participant à un congrès à Bruges.
"[...] Monsieur Vander Essen qui venait te dire de la part du recteur qu'on transférait mercredi matin tous les moulages au Musée et qu'il te demandait d'être présent pour qu'il n'y arrive rien. Apprenant que tu étais absent, M. Vander Essen s'en serait chargé."
21 août 1925 : note de M. J. Janssen, inspecteur de l'UCL à M. F. Mayence.(6)
"Monsieur le professeur,
J'ai l'honneur de vous annoncer que les moulages sont placés dans la salle et que le don de la Grèce y est placé aussi. Une seule caisse n'a pas été déballée : celle qui est sortie du bateau en mauvais état, je tiens à ce que vous assistiez à son déballage."
L'année 1925 étant celle du 500e anniversaire de la fondation de l'UCL tout avait été mise en oeuvre pour célébrer cet événement avec éclat. Hélas l'achèvement de la restauration des Halles universitaires n'étant pas terminé, les festivités furent reportées... au mois de juin 1927.
28 juin 1927 La présentation de la collection des moulages peut enfin avoir lieu comme le relatent les chroniques dans les Annuaires de l'université pour les années 1927-1929.
"Enfin nos Halles restaurées seront désormais le siège de notre Institut d'archéologie [...] L'étage supérieur aménagé par M. l'architecte Van Ysendyck, comprendra surtout les locaux d'enseignement. Dans les grandes salles du premier étage et du rez-de-chaussée, rendues à leur pureté primitive, s'étaleront, avec les collections que nous possédons depuis longtemps (collection de Spoelberch,Musée d'Archéologie chrétienne) les reproductions des oeuvres antiques de la sculpture grecque que nous devons au Gouvernement d'Athènes et les différentes séries de moulages que nous a procurés la récupération en Allemagne. Le talent de M. Mayence et de ses collègues est en train de les dipsoser de telle façon qu'ils servent non seulement à la documentation, mais à la formation esthétique de leurs étudiants." (Extrait du discours d'ouverture de l'année académique 1927-1928 par le recteur P. Ladeuze.Annuaire de l'UCL, 1927-1929, p.325).
Et encore :
"Les invités se dirigent alors par le palier de l'escalier d'honneur, vers les grandes salles du premier étage donnant sur la rue de Namur [...] On passe alors à la visite du nouveau musée d'archéologie classique, dont la vue excite l'admiration de tous les assistants. [...] La plupart des visiteurs s'arrêtent longuement devant la fameuse frise du Parthénon ; d'autres sont attirés par de remarquables fragments de sculpture grecque archaïque; d'autres revoient avec plaisir le Laocoon. A une des extrémités du musée, on apercçoit, isolée, l'imposante figure du Cardinal Primat d'Irlande, vêtu de sa pourpre cardinalice : il contemple avec une admiration visible, s'élançant de la proue de navire, la Victoire de Samothrace..." (Visite au musée d'archéologie classique, Annuaire de l'UCL, 1927-1929, p.472).

Le point final et point d'orgue de cette histoire, c'est à dire l'inauguration officielle de la collection, se déroulera cependant encore quelques années plus tard ...
Le 22 mai 1930 se tient en effet la grande "Séance académique organisée aux Halles universitaires à l'occasion de l'inauguration de la statue de la Thémis et de la collection de moulages d'oeuvres d'art antique offertes à l'Université de Louvain par le gouvernement hellénique".
La petite brochure du programme précise le déroulement de cette cérémonie en sept actes :
L'état de la collection à ce moment nous est connu partiellement par la double page illustrée parue dans "Le patriote illustré" en date du 1er juin 1930.

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NOTES
(1) Ce dépouillement a été assuré par Melle Caroline Rossez, étudiante en archéologie de l'ULB, dans le cadre d'un stage en master, effectué au Musée de Louvain-la-Neuve au cours de l'année académique 2007-2008.
(2) Le Lloyd Royal Belge regroupe en 1916 cinq armements belges dont les destinations sont centrées sur les Amériques. En 1921, quatre-vingt navires appartenaient au LRB. En 1930 le Lloyd Royal Belge ainsi que la Compagnie Martime du Congo seront fusionnés pour constituer la célèbre "Compagnie Maritime Belge".
(3) Rien d'étonnant si l'on sait que parmi les sculptures grecques conservées à ce jour tant à la KULeuven qu'à l'UCLouvain figurent des oeuvres telles que la Victoire de Samothrace, deux caryatides, des sculptures des frontons et plaques de la frise du Parthénon, des stèles funéraires et autres sculptures de grandes tailles.
(4) Lancé en 1920 sous le nom de STATEN ISLAND pour des transports vers les USA, ce navire deviendra le SPARTIER pour le Lloyd Royal Belge. Il est revendu en 1925 aux établissements Morel & Prom à Bordeaux et prendra le nom de NIL. Il coulera à 5 miles à l'est du Cap Vilano lors d'un voyage de Bordeaux à Dakar et Bathurst.
(5) Lancé en 1920 sous le nom de SHELTER ISLAND pour des transports vers les USA, ce navire deviendra le LIVONIER pour le Lloyd Royal Belge. Il est revendu en 1928 aux établissements Morel & Prom à Bordeaux et prendra le nom de MONTAIGNE. En 1953 il est revendu à la Compania Grande de Navegacion, au Panama et rebaptisé VELLA. En 1955 il est acquis par la Cia. Naviera Estrella Nacienta (Calafatis Bros) à Panama également et prend le nom de ANNELLEN. Revendu en 1958 il deviendra le PADRE qui sera detruit la même année en Grèce.
(6) Archives du Musée de LLN / Moulages antiques (documents provenant d'archives privées F.Mayence).
©Musée de Louvain-la-Neuve / Bernard Van den Driessche / 2008